Les Nazaréens

 

 

 

 

 

 

JUDAISME ET CHRISTIANISME

 

LES NAZAREENS

 

Par


ADAMA

 

 

 

Le sujet que j'ai choisi de vous exposer va nous faire voyager dans le temps, nous allons nous retrouver à une période importante pour l'histoire de l'Occident, qui scellera le destin du Peuple Hébreu pour 2000 ans, nous prendrons comme date charnière 70 après l'ère commune, date à laquelle tombe le Temple de Jérusalem sous les coups de butoir des légions de Rome commandées par Titus. Mais revenons un peu en arrière avant la destruction du Temple, deux peuples vont se soulever au nom de la liberté contre le pouvoir de Rome, qui à l'époque possède une puissance économique et militaire supérieure à celle des Etats-Unis de nos jours. Ces peuples sont les Celtes et les Hébreux.

 

Replongeons nous dans le contexte historique de l'époque:

 

Rome est alors au fait de sa puissance, en 168 d'avant notre ère, Persée roi de Macédoine est vaincu par les légions de Paulius Emilius à Pydna, c'est la fin de l'hégémonie grecque sur les plans politiques et militaires, hégémonie qui avait été bâtie par Alexandre le Grand.

 

En 102, Marius est vainqueur des Teutons à Aix. De 59 à 51, Jules César va soumettre les Celtes. En 14 de notre ère qui correspond à la mort d'Auguste, c'est un Empire qui émerge de ces guerres incessantes, s'étendant de l'Ecosse aux marches de la Mésopotamie. C'est l'ère de la Pax Romana accepté bon gré mal gré par des dizaines de peuples différents. Même la civilisation phénicienne est vaincue, Carthage symbole de la puissance punique est rasée en 146 avant Jésus-Christ, sur son sol est passé la charrue et l'on y jette du sel en signe de malédiction. Plus rien ne s'oppose à la puissance Romaine, Rome est la maîtresse du monde d'alors. Mais c'était sans compter sans la volonté farouche des Celtes et des Hébreux.

Contre toute attente, en 61 après Jésus-Christ, Boudicca reine des Icéniens, peuple de Bretagne (il faut rappeler que dans l'Antiquité la Bretagne correspond à notre Grande-Bretagne actuelle), conduit la grande révolte des Celtes avec la bénédiction des Druides du cercle de la Lune noire. Au cours de combats héroïques, menés au nom de la liberté, les armées Celtes sont vaincues par Rome une fois de plus. En écho à cette première révolte contre Rome, 5 ans plus tard, c'est tout Israël qui prend les armes, nous sommes en 66 c'est ce que les historiens nomment "la première guerre juive". Le cadre historique est placé, nous pouvons maintenant aborder le thème de notre planche : Judaïsme et Christianisme : les nazaréens. Car c'est dans cette époque troublée que née le mouvement des nazaréens. Avant 70 et la chute du Temple, le Judaïsme est constitué par de nombreux mouvements qui en font sa richesse, ces mouvements sont les suivants :

Les pharisiens, les sadducéens, les esséniens, les thérapeutes,  les zélotes, les baptistes, les judéo-chrétiens ou nazaréens, les Galiléens et les Samaritains, nous allons les présenter brièvement chacun dans leur spécificité, tous ces mouvements forment le Judaïsme d'alors, judaïsme aux sensibilités diverses, et ce sont les romains qui vont exterminer ces diverses sensibilités, seuls les judéo-chrétiens, les pharisiens et les samaritains survivront à la guerre contre Rome.

a) Les pharisiens :

 

Leur nom signifie "séparé", ce terme de pharisien est un sobriquet donne très tôt aux membres du groupe par leurs adversaires qui les accusent de se séparer de la vraie tradition, soit du pouvoir royal hasmonéen. Entre eux, les membres de se groupe se nomment "compagnons", mais ils reprendront eux-même le terme "pharisien" signifiant qu'ils se séparent des personnes qu'ils considèrent comme impures, c'est-à-dire du am- ha-aretz, le peuple du pays.  Les pharisiens croient en la Providence divine, en l'existence des anges et des esprits, et ne la résurrection des morts, ils professent également le messianisme. Les pharisiens ne se désintéressent pas du Temple, mais ils sont avant tout soucieux de comprendre la Torah et de la mettre constamment en pratique.

 

b) Les sadducéens :

 

Les sadducéens sont mal connus, car ils disparaissent corps et bien dans la destruction de Jérusalem et du Temple en 70. Ce que nous savons d'eux sont rapporté par des auteurs hostiles à ce parti : Flavius Joseph, les Evangiles, les Actes des Apôtres et la littérature rabbinique qui est d'obédience pharisienne. Les sadducéens prétendent descendre de Sadoq, personnage établi par Salomon à la tête des prêtre de Jérusalem. Ils demeurent proche du pouvoir politique, ils défendent l'ordre établi, ils ne sont pas aimés du peuple, car ils sont également proche des gouverneurs romains. Pourtant, paraxodalement, c'est un sadducéen, fils d'un ancien grand prêtre, qui fut à l'origine de la guerre juive, quand il ordonna la cessation du sacrifice quotidien pour l'empereur. Les sadducéens sont les rationalistes du judaïsme, ils ne croient pas aux anges et aux démons, ils récusent la notion de résurrection des morts, ils rejettent la torah orale c'est-à-dire l'interprétation de la Torah, ils vivent selon la lettre de la Torah et s'en tienne strictement à elle.

 

c)  Les esséniens :

 

Ils se nomment entre eux les "Gardiens de l'Alliance". La qualification "essénien" qui dérive de l'araméen hasaya, traduction de l'hébreu hassidim "les pieux", leur vient des pharisiens.  Ils sont environ quatre mille, vivant dans le désert, mais aussi passant de ville en ville sans s'attacher à une cité précise. A Qumrân les Esséniens se proposent de réaliser ce dont Israël tout entier est incapable : "Etablir l'Alliance selon les décrets éternels, expier en faveur du Pays et rendre aux méchants leur rétribution." Les Esséniens forment un Israël en miniature, constituant une maison de sainteté et se désignent eux-même comme les vrais partenaires de l'Alliance. Les Esséniens symbolisent les douze tribus et les trois clans lévitiques.  Les Esséniens rompent avec les autres courants du Judaïsme, notamment les autorités de Jérusalem. Ils adoptent un calendrier différent de celui en vigueur chez les autres Juifs, ils multiplies les règles de pureté, les ablutions rituelles sont également multipliées. Le groupe est fortement hiérarchisé, période de noviciat, besoin obsessionnel de pureté, célibat pour les uns, mariage pour les autres, caractérisent ce groupe. Ils professent un messianisme et une eschatologie, ils croient aux anges et aux démons, à la résurrection des morts, il veulent restaurer un Israël authentique, ce sont les premiers qui parlent de "Nouvelle Alliance" mais dans la stricte observance de la Loi mosaïque. Ils pensent être la communauté des derniers temps. Les Esséniens de Qumrân seront massacrés en l'an 68 par les troupes de la Xe Légion romaine, venue prendre position devant Massada.

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d) Les thérapeutes:

 

Les thérapeutes sont des hommes et des femmes dont la caractéristique est d'être vierge. Ces Juifs célibataires et qui le reste jusqu'à la fin de leur vie, vivent en Egypte où ils vivent en colonie, notamment sur une colline qui domine le lac Maréotis, à une douzaine de kilomètres d'Alexandrie. Leur croyance sont les mêmes que celle des Esséniens. La science actuelle pense que les thérapeutes sont membres d'une branche égyptienne du mouvement essénien palestinien. Le nom de thérapeute vient du fait qu'ils guérissaient les âmes malades.

 

e) Les Zélotes:

 

Les Zélotes sont des révoltés contre leur correligionnaire qui collaborent avec l'étranger, leur modèle littéraire est Pinhas qui tue un compratriote qui a couché avec une étrangère idolâtre (Nb 25, 6-13, Ps 106, 30-31; Si 45,23). Les Zélotes apparaissent dans le contexte de la révolte macchabéenne. Les zélotes ne forment pas un parti à proprement dit, ce sont des hommes que l'on qualifierait de nos jours de fanatiques, déterminer à faire respecter l'Alliance à ceux qui s'en éloignent. Les zélotes ne s'occupent pas des étrangers mais uniquement des enfants d'Israël. En 66 lors de l'éclatement de la guerre d'Israël contre Rome, les Zélotes manifestent une volonté de liberté politique, pour eux la mort est préférable à l'asservissement. Ils se lanceront avec héroïsme contre la machine de guerre romaine. Ils disparaitront également de l'histoire après 70.

 

f) Les baptistes:

 

Il existe de nombreux mouvements baptistes en Israël, mais nous ne savons pas grand chose d'eux, mis-à-part ce que peut en dire les Evangiles et quelques textes extra-bibliques, il semble qu'ils n'avaient pas de tradition écrite ce qui est unique dans le Judaïsme, leur certitude de l'imminence du jugement divin eschatologique ne devait pas les inciter à noter par écrit leurs pratiques et leurs croyances. Des mouvements baptistes indépendants du judéo-christianisme survivront jusqu'à la date tardive du IVe siècle et continueront à demeureur un mouvement du Judaïsme.

 

g) Les galiléens :

 

La diversité des mouvements Juifs, dans les décennies qui précèdent la ruine de 70, n'est pas une caractéristique de la Judée, elle a son parallèle en Galilée, la région du Nord. Le régionalisme galiléen offre des particularités notables avec la Judée, mais la fidélité à la Torah n'en est pas moins indéfectible. Lorsque, prenant son commandement en 66, le Judéen Josèphe découvre la Galilée, il prend acte de différences profondes : un pays relativement riche, à la vie plus facile qu'en Judée, et une population dense, composée d'hommes jaloux de leur indépendance et résistant aux influences extérieures. Nous savons que les critiques adressés aux Galiléens notamment leur soi-disant haine de la Loi, adressés par Yohanan ben Zakkaï sont non-fondées, Josèphe lui constate le contraire. Les Galiléens montrent leur attachement au Temple de Jérusalem et leur communion à tout Israël par leur participation aux pèlerinnages. Le dit de ben Zakkaï tout comme celui de Rav sont donc des reproches portés par des maîtres d'après 70 contre les Galiléens, accusés de ne pas interpréter la Torah selon la stricte orthodoxie rabbinique. Le corpus interprétatif de la Loi que l'on nomme Halakhah n'est pas interprété de la même manière par les Galiléens que par les Rabbins pharisiens. Malheureusement nous ne savons pas grand chose de leur interprétation de la Loi.

h) Les samaritains :

 

Les Samaritains possèdent un pentateuque spécifique qui offre quelque six mille différences avec le texte hébreu massorétique, dont mille six cents rejoignent la LXX. L'hébreu du pentateuque samaritain n'est pas noté avec l'écriture carrée "classique" mais avec des caractères de type "paléo-hébreu". L'origine des Samaritains est source de polémiques, ils seraient les descendants de colons étrangers installés après 722 d'avant notre ère par les Assyriens. C'est cette origine qui était retenue par les Juifs de l'époque qui nous intéresse et par Jésus de Nazareth et ses disciple. Il y avait donc un concensus sur l'origine des Samaritains. Les Samaritains ne reconnaissent pas le Temple de Jérusalem, mais le Temple du Mont Garizim. Les Samaritains doivent leur nom à la ville de Samarie capitale de l'Israël du Nord. Mais selon les Samaritains eux-mêmes, leur noms provient du verbe hébreu signifiant "garder, conserver", au sens de "conservateur de la Loi". Les Samaritains survivront après 70, dans le moderne Etat d'Israël, ils sont environ 600 perpétuant les traditions samaritaines.

 

Voilà le décor est planté, c'est au milieu de ces courants diverses, parfois opposés, que va naître ceux que l'on appellera Nazaréens ou Nazoréens, ou encore Judéo-Chrétiens, ce mouvement en tant qu’hommes du XXe siècle nous intéresse au premier plan, car il est le lien entre deux traditions, la tradition Juive et la tradition Chrétienne. Ils représentent en quelque sorte un centre de l'union spirituel, ils seront rejetés à la fois par les Juifs et par les Chrétiens aux environs du IVe siècle pour disparaître finalement de la scène de l'histoire jusqu'à notre XXe siècle où ils réapparaissent comme nous le verrons plus loin.

 

Pour présenter ce travail, je me suis appuyé sur les travaux du Professeur Simon Claude Mimouni, Directeur d'Etudes à la Ve Section des sciences religieuses de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, que j'ai découvert récemment et qui sont je dois le dire passionnants et mérite d'être connus du plus grand nombre.

 

Le judéo-christianisme est un véritable pont entre le Judaïsme dans ses différents mouvements comme nous venons de les passer en revue et les disciples de Jésus de Nazareth, un maître Galiléen, qui aurait été le Messie attentu dans l'effervesence messianique du 1er siècle et qui est ressucité, cette annonce de la résurrection sera le point de départ du Judéo-Christianisme, avant que dans la ligne paulinienne, le pagano-christianisme ne sorte comme une religion nouvelle du judaïsme du Second Temple. Judaïsme et christianisme gardent conscience de leur origine commune dans la foi et le culte de l'ancien Israël, rajeunis après la captivité de Babylone et imprégnés malgré eux de culture antique, fixés dans le "premier testament". Mais ils ont une conscience non moins vive de leur radicale divergence : d'un côté dogme trinitaire élaboré tardivement de l'autre attachement à la loi orale et dieu Un, demeurent des obstacles insurmontables pour une réconciliation totale. Ces facteurs séparent le Judaïsme du Christianisme malgré tout ce qu'ils ont en commun.

 

Pourtant le Judéo-Christianisme était une parfaite symbiose entre les partisants de la Loi mosaïque et les disciples de Jésus Messie d'Israël pour les uns, messie et incarnation de Dieu pour les autres, et tout cela dès le 1 er siècle avant la formation de la Grande Eglise, pour les romains comme pour les Juifs, tout cela n'était qu'un mouvement de plus à l'intérieur du Judaïsme, il faut bien le souligner.

 

 

Afin d'éviter certaines confusion, donnons la définition du judéo-christianisme : "Le judéo-christianisme ancien est une formulation récente des chrétiens d'origine juive qui ont reconnu la messianité de Jésus, qui ont reconnu ou qui n'ont pas reconnu la divinité du Christ, mais qui tous continuent d'observer la Torah."

 

Les Judéo-Chrétiens vont survivre à la révolte de 70 et à celle de 135 comme un groupe spécifique d'observant de la Torah et reconnaissant Jésus. Mais il faut savoir que nombres d'historiens et de théologiens pour des raisons idéologiques refusent de reconnaître que les judéo-chrétiens aient survécu aux deux guerres juives contre Rome. Nous allons démontrer le contraire grâce à la nouvelle ligne de recherche ouverte par le Professeur Mimouni. Les communautés judéo-chrétiennes ont survécu sous des formes aussi riches que variées aux deux grandes catastrophes historiques que subit la nation juive. Peuve en est l'abondante documentation attestée dans l'hérésiologie chrétienne.

 

Soutenir que le judéo-christianisme a existé implique nécessairement l'existence d'un pagano-christianisme. Est-ce à dire que le christianisme à ses débuts était bipolaire? Nullement. La situation historique du christianisme à ses débuts telle que l'impose l'ensemble de la documentation n'autorise pas à parler d'une Eglise ou de deux Eglises, mais de communautés chrétiennes aussi multiples que diverses, tant par leurs croyances doctrinales que par leurs pratiques rituelles. Toutes ont un point commun la pratique de la Loi mosaïque. La figure de Jésus, notamment son caractère messianique, n'est pas perçue de la même façon par toutes les communautés chrétiennes. Ils convient donc de parler des christianismes judéo-chrétiens comme des christianismes pagano-chrétiens. Il faut distinguer les communautés judéo-chrétiennes de langue et de culture araméophones, les autres plus ou moins proches du paganisme, ce sont les communautés pagano-chrétiennes de langue et de culture hellénophones. Il y a aussi le cas des judéo-chrétiens de langue et de culture hellénophones et des pagano-chrétiens de langue et de culture araméophones. Dans un tel tableau, brossé à grand traits, il convient de ne pas oublier ce qu'on appelle, en milieu chrétien, les "judaïsants" à savoir des chrétiens d'origine païenne "tentés" par certaines des croyances et pratiques juives.  Ces païens judaïsants ne sont pas astreints à la circoncision, c'est pourquoi ils demeurent des païens au sein du Judéo-Christianisme.

 

 

D'une manière générale, force est de constater que le christianisme dit de la "Grande Eglise" s'est formé au fur et à mesure de son éloignement à l'égard de ses éléments issus du judaïsme et de son rapprochement avec ses éléments issus du paganisme. Avant 70, le christianisme est dans le judaïsme autrement dit, les chrétiens d'origine juive comme païenne ne forment qu'un courant à l'intérieur du judaïme polymorphe de l'époque. Le christianisme est donc Juif tant pour les autorités religieuses juives que pour les autorités publiques romaines. 

 

Donc avant 70 le christianisme se situe tout entier dans le judaïsme, après 70, le christianisme va sortir progressivement du judaïsme. D'un point de vue historique, avant cette date, il est donc difficile de considérer le christianisme comme une religion à part entière, il est "un sensibilité", parmi d'autres, au sein du judaïsme. Avant 70, et dans une certaine mesure jusqu'aux environs de l'an 100, il est donc possible de considérer qu'il y a, parmi d'autres, des juifs chrétiens, comme il y a des juifs sadducéens, des juifs pharisiens, des juifs esséniens. Autour de ces Juifs chrétiens, comme d'ailleurs autour de la plupart des autres groupes juifs, gravitent, on l'a déjà laissé entendre, des prosélytes et des sympathisants qui, eux, sont d'origine païenne.

 

Entre 70 et 100, les juifs chrétiens sont "marginalisés" de l'intérieur et de l'extérieur. De l'intérieur, c'est-à-dire dans le judaïsme, ils se font progressivement exclure de la Synagogue. De l'extérieur, c'est-à-dire dans le christianisme, ils se font aussi rejeter de l'Eglise. Cette double "marginalisation" provoque l'éclatement des communautés chrétiennes d'origine juive en plusieurs groupes. Les uns demeurent en relation avec l'Eglise, ce sont les nazoréens ou nazaréens. Les autres restent plus attachés à la Synagogue, ce sont les ébionites et les elkasaïtes. Les uns comme les autres observant la Loi de Moïse ne l'oublions pas.

 

Les nazoréens se veulent, à juste titre d'ailleurs, les descendants de la communauté chrétienne primitive de Jérusalem; ils se rattachent au premier évêque de la Ville sainte, Jacques le Juste connu aussi sous le titre de "Frère du Seigneur".

 

Les ébionites et les elkasaïtes, qui se veulent eux aussi les descendants de cette première communauté chrétienne, sont issus d'un courant antipaulinien qui prend naissance bien avant la dernière destruction du Temple de Jérusalem mais qui ne se concrétisera qu'après 70. Aux alentours de l'an 100, émergent ainsi déjà, si l'on peut dire, les éléments d'une "Grande Eglise", celle des chrétiens d'origine païenne, et d'une "Petite Eglise", celle des chrétiens d'origine juive. Si la "Grande Eglise" est loin d'être monolithique, comme elle aimera le prétentre haut et fort, la "Petite Eglise" ne l'est pas plus. Certaines communautés chrétiennes d'origine juive sont proches de la "Grande Eglise", d'autres en sont fort éloignées. Mais les unes et les autres représentent, dans une certaine diversité, le judéo-christianisme. Il y a également un courant judéo-chrétien pétrinien de langue araméenne et de langue grecque, se rattachant à la mission de Pierre, l'apôtre du Seigneur, et qui est originaire de Galilée) et un courant judéo-chrétien jacobien de langue araméenne, c'est-à-dire se rattachant à la mission de Jacques, le frère du Seigneur, originaire de Jérusalem. Les pétriniens sont représentés dans la tradition comme plus proches des pauliniens que les jacobiens. C'est dire la complexité du mouvement judéo-chrétien. On est loin de la simplicité du vocable moderne "judéo-chrétien" qui en fait ne veut rien dire. Car être un judéo-chrétien, c'est être un observant de la loi mosaïque reconnaissant Jésus comme Messie et/ou sa divinité.

 

Au début du IIe siècle, peut-être même avant, les pétriniens et certains jacobiens constituent ce qu'on peut appeler dorénavant le judéo-christianisme nazoréen; de fait, ils concerveront ainsi le nom qu'ils ont eu avant et après 70. Certains jacobiens s'éloignent à la fois des pétriniens et des pauliniens, ce sont d'une part les ébionites et d'autre part les elkasaïtes; ces deux groupes se rejoignent dans leur antipaulinisme, mais constituent dans la réalité deux mouvances chrétiennes distinctes que la "Grande Eglise" qualifie désormais de "sectes" ou "hérésies", afin notamment de les discréditer.

 

Deux traditions sont importantes pour comprendre la formation du judéo-christianisme à ses débuts. La première, c'est la mort de Jacques le Juste (dit aussi Jacques, frère du Seigneur) dans les années 62-64, lapidé à Jérusalem par des opposants à la branche chrétienne du judaïsme - elle est attestée aussi bien dans les documents d'origine judéo-chrétienne que d'origine pagano-chrétienne. La seconde, c'est la migration à Pella de la communauté judéo-chrétienne de Jérusalem lors de la première révolte juive, dans les années 66-68 - elle n'est transmise que dans des documents d'origine pagano-chrétienne.

 

 

 

Résumons-nous en guise de conclusion : entre la première et la seconde révolte juive contre Rome, soit entre 70 et 135, divers groupes se distinguent donc dan sles communautés judéo-chrétiennes. En se fondant sur les caractéristiques établies ultérieurement par les Pères de l'Eglise, ils se répartissent en deux branches principales : une première se considérant comme "orthodoxe", qu'on connaît sous le nom de "nazoréenne", en fait des pétriniens et des jacobiens propauliniens; une seconde considérée comme "hétérodoxe", qu'on identifie sous les noms d'"ébionite" et d'"elkasaïte", en fait des jacobiens antipauliniens doctrinalement et liturgiquement, ils sont, apparemment, proches des juifs esséniens.


Le groupe nazoréen (de langue araméenne) a vraisemblablement disparu vers la fin du IVe siècle ou le début du Ve siècle, peut-être en se laissant absorder dans la "Grande Eglise". Les groupes ébionites et elkasaïtes (de langue araméenne) ont subsisté bien après la naissance de l'Islam - au moins jusqu'au VIIIe siècle. L'un d'entre eux -les ébionites- s'est probablement fondu dans la nouvelle religion, qu'il a d'ailleurs tellement influencée qu'on est en droit de se demander s'il n'a pas, dans une certaine mesure, participé à sa naissance. Mais c'est là un autre débat.

 

A partir de ce constat, il convient de ne pas ignorer que les groupes judéo-chrétiens sont aussi à mettre en relation, au sein des grands courants politico-religieux qui traversent le judaïsme du 1er siècle - avec leur perspectives eschatologiques et leurs dimensions apocalyptiques, c'est-à-dire l'attente de la grande conflagration de la fin des temps et l'avènement d'un temps nouveau terrestre ou céleste à savoir principalement les courants baptistes, les courants prophétiques et les courants messianiques, les uns et les autre pouvant parfois se recouper, s'influencer, s'interpénéter.

 

Soulignons un dermier point essentiel : le judéo-christianisme ancien, de même d'ailleurs que les développements récents du phénomène, dérange; il a toujours posé problème au judaïsme comme au christianisme en tant que religions insitutées, officielles. Les raisons sont mulpiples, elles peuvent être ramenées à la question générale de l'identité que tout groupe social ou religieux ne cesse de préciser et au refus du mixte, du droit à la différence à l'intérieur d'une communauté.

 

L'archéologie nous donne des éléments concernant l'existence des Nazaréens sous la forme d'une mosaïque figurant dans l'église Sainte-Pudentienne à Rome, l'une des plus anciennes églises de la ville éternelle édifiée vers la fin du IVe siècle. Sur la mosaïque est représentée deux femmes, avec les inscriptions latines suivantes : Ecclesia ex circumcisione et Ecclesia ex gentibus. C'est-à-dire l'Eglise de la circoncision et l'Eglise de la Gentilité qui au IVe siècle subsistait côte à côté dans la fraternité. Malheureusement l'Eglise de la circoncision perdra son originalité, elle sera probablement absorbé par l'Eglise des Gentils. Mais il est fort probable que le mouvement des Nazaréens n'ai pas entièrement disparu à la fin de l'Antiquité. Une survivance dans des familles juives croyant au Christ est possible, dans le plus grand secret, sous forme d'un dépôt de connaissance ésotérique réservé aux initiés, à ceux qui savent. En quelque sorte des marranes à l'envers. Cette hypothèse est fort probable, étant donné qu'en cette fin de siècle vient de ressurgir le mouvement Nazaréen aux Etats-Unis sous l'impulsion de plusieurs familles juives originaires de l'Est et d'Afrique du Nord. Cette résurgence nazaréenne est tout à fait extraordinaire, ce sont des Juifs qui pratiquent le Judaïsme de manière orthodoxe, suivant à la lettre la Loi de Moïse, mais croyant en la résurrection de Jésus, en sa messianité et pour certains en sa divinité.

 

Ces nazaréens du XXème siècle ne sont pas à confondre avec des mouvements issus du Pentecôtisme protestant comme les Juifs pour Jésus, qui ne sont pas d'authentiques Juifs et ne suivent pas la loi mosaïque. Les nazaréens modernes seraient environ 144.000 tous d'origine juive et ils posent les même problèmes que pour les judéo-chrétiens anciens. En effet ils sont rejettés et par les synagogues classiques et par les Eglises chrétiennes, ils dérangent les uns et les autres, mais ils assument leur foi particulière de judéo-chrétien. Les nazaréens sont représentés en Israël également. Ils sont attachés comme la plupart des autres Juifs à l'Etat moderne d'Israël, ils pratiquent toutes les fêtes du Judaïsme, la seule chose qui les distinctent des autres juifs, c'est leur croyance en Jésus le Christ, le Oint d'Israël. Ils étudient la Torah, le Talmud, la cabale, mais aussi les Evangiles, ce qui en fait des personnes très riches sur le plan de la tradition.

 

Une question se pose aux sociologues, ce mouvement qui vient de renaître a-t-il une filiation antique, par le biais de familles juives qui avaient gardé dans le plus grand secret leur origine judéo-chrétienne, la chose est possible, car on voit mal des gens issus du Judaïsme moderne recréer de toute pièce le mouvement nazaréen. Le Professeur Simon Claude Mimouni de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes est en train d'entreprendre des recherches sur cette résurgence, qui mérite le plus haut intérêt des hommes de bonne volonté, car ce mouvement est en quelque sorte le chaînon manquant entre Judaïsme et Christianisme, mais aussi un pont de dialogue privilégié entre les Juifs et les Chrétiens dans une optique de compréhension mutuelle. Les nazaréens sont la minorité d'une minorité, ils méritent le respect, et pour nous honnêtes hommes au sens du XVIIIe siècle, une attitude bienveillante de compréhension.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



29/03/2006
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