Chrétien de Troyes - Le Chevalier de la Charrette (Lancelot) 1178-1181 (inachevé) 002

 

543 Lorsqu'on leur eut chanté la messe, 544 Aux fenêtres qui donnaient sur la prairie 545 S'en vint le Chevalier pensif-- 546 Celui qui s'était assis sur la charrette-- 547 Et il regardait l'étendue des prés. 548 À la fenêtre voisine 549 Était venue la demoiselle, 550 Et là a pu avec elle s'entretenir 551 Messire Gauvain, dans un coin, 552 Pendant un certain temps, mais j'ignore de quoi; 553 Je ne sais pas ce dont ils parlèrent. 554 Mais ils y restèrent, penchés à la fenêtre, 555 Assez pour voir, à travers les prés, le long de la rivière, 556 Une civière que l'on emportait; 557 Un chevalier y gisait, et, à côté, 558 Il y eut des cris de deuil perçants et désespérés 559 Que poussaient trois demoiselles. 560 Derrière la civière ils voient venir 561 Une escorte à la tête de laquelle se tenait 562 Un chevalier de grande taille qui emmenait 563 À sa gauche une belle dame. 564 Le Chevalier à la fenêtre 565 Reconnut que c'était la reine; 566 Il ne cesse un instant de la suivre du regard, 567 Plongé dans la contemplation et dans le ravissement, 568 Aussi longtemps qu'il le put. 569 Et lorsqu'il ne put plus la voir, 570 Il voulut se laisser tomber 571 Et précipiter son corps dans l'abîme; 572 Déjà il était à mi-corps hors de la fenêtre 573 Quant messire Gauvain le vit; 574 Il le tire en arrière et il lui dit: 575 De grâce, sire, calmez-vous! Pour l'amour de Dieu, 576 Que plus jamais il ne vous revienne à l'esprit 577 De commettre pareille folie! 578 C'est bien à tort que vous haïssez votre vie. 579 --Non, fait la demoiselle, c'est au contraire à bon droit; 580 La nouvelle ne se serait-elle donc pas répandue 581 Partout de son forfait malheureux? 582 Puisqu'il s'est mis dans une charrette, 583 Il doit forcément souhaiter de mourir; 584 Mort il vaudrait davantage que vivant: 585 Sa vie est vouée désormais à la honte, 586 Au mépris et au malheur. 587 Là-dessus les chevaliers demandèrent leurs armures, 588 Et ils s'en revêtirent. 589 Et alors fit un geste de courtoisie et de prouesse 590 La demoiselle, et de largesse, 591 Quand, au Chevalier qu'elle avait tant 592 Raillé et harcelé, 593 Elle offrit un cheval et une lance, 594 En témoignage de charité et de sympathie. 595 Les chevaliers ont pris congé 596 En hommes courtois et bien élevés 597 De la demoiselle, et l'ont 598 Saluée avant de s'engager 599 Dans la direction où ils virent passer le cortège; 600 Mais ils quittèrent le château de telle sorte 601 Que personne n'eut l'occasion de leur adresser la parole. 602 Bien vite ils s'en vont par là 603 Où ils avaient vu la reine. 604 Ils n'ont pas rejoint la petite troupe, 605 Car elle avançait à bride abattue. 606 Des prés, ils entrent dans un plessis 607 Où ils trouvent un chemin empierré; 608 Ils ont tant erré par la forêt 609 Qu'il pouvait bien être la première heure du jour, 610 Et alors, à un carrefour, ils ont 611 Trouvé une demoiselle, 612 Et l'ont tous les deux saluée; 613 Et chacun la supplie et la prie 614 De leur dire, si elle le sait, 615 Où l'on a emmené la reine. 616 Elle répond en personne sensée, 617 Et dit: Je saurais bien vous diriger--si toutefois 618 Vous vous engagez à me faire certaines promesses 619 Et à les tenir--vers le bon chemin et la bonne voie, 620 Et vous nommer sa destination 621 Et le chevalier qui l'emmène; 622 Mais un gros effort incomberait 623 À celui qui voudrait entrer dans cette terre! 624 Avant d'y parvenir, il souffrirait de cruelles épreuves. 625 Et messire Gauvain lui dit: 626 Demoiselle, avec l'aide de Dieu, 627 Je vous promets, sans réserve aucune, 628 De mettre à votre service, 629 Dès qu'il vous plaira, tout mon pouvoir, 630 Mais dites-moi la vérité de ce dont il s'agit. 631 Et celui qui dans la charrette fut 632 Ne dit pas qu'il lui promet d'agir 633 Selon toutes ses capacités; il annonce plutôt, 634 Comme celui qu'anoblit Amour 635 Ou rend puissant et hardi en tout lieu, 636 Que sans réserve et sans crainte 637 Il promet de faire tout ce qu'elle pourra désirer, 638 Et qu'il s'abandonne tout entier à sa volonté. 639 Je dirai donc ce que vous cherchez à savoir, fait-elle. 640 Ainsi la demoiselle leur conte-t-elle: 641 Par ma foi, seigneurs, Méléagant, 642 Un chevalier bien fort et grand, 643 Fils du roi de Gorre, l'a prise, 644 Et il l'a conduite au royaume 645 D'où nul étranger ne revient jamais; 646 Il est malgré lui contraint à rester dans ce pays, 647 Dans la servitude et dans l'exil. 648 Ils lui demandent alors: 649 Demoiselle, où est cette terre? 650 Où pourrons-nous en chercher le chemin? 651 Celle-ci répond: Vous le saurez bientôt, 652 Mais, sachez-le, l'accès que vous y aurez 653 Est bien difficile et terrifiant, 654 Car l'on n'y entre pas aisément 655 Si l'on ne possède pas l'autorisation du roi. 656 Celui-ci a pour nom le roi Bademagu. 657 On peut y accéder toutefois 658 Par deux voies également périlleuses 659 Et par deux passages également terrifiants. 660 L'un a pour nom le Pont dans l'Eau, 661 Parce que ce pont est submergé dans l'eau, 662 De sorte qu'il y a autant d'eau entre le fond 663 Et lui qu'entre lui et la surface, 664 Ni moins par ici ni plus par là: 665 Il est exactement au milieu; 666 Et il ne mesure qu'un pied et demi 667 De large et autant en épaisseur. 668 Il fait bien celui qui refuse de goûter à ce mets-là! 669 Et c'est bien lui le moins dangereux; 670 Mais entre ces deux-là il y a beaucoup 671 D'aventures que je passe sous silence. 672 L'autre pont est bien pire 673 Et, de loin, le plus dangereux, 674 Car il ne fut jamais franchi par aucun homme-- 675 Il est tranchant comme une épée; 676 Et pour cela tous 677 L'appellent le Pont de l'Épée: 678 Je vous ai conté la vérité 679 Autant qu'il est en mon pouvoir de vous la dire. 680 Et ils lui demandent encore: 681 Demoiselle, daignez 682 Nous montrer ces deux chemins. 683 Et la demoiselle répond: 684 Voici le chemin qui mène droit au Pont 685 Dans l'Eau, et voilà celui qui va 686 Droit au Pont de l'Épée. 687 Et alors a dit le Chevalier-- 688 Celui qui avait joué les charretiers: 689 Sire, je vous accorde sans ambages le choix; 690 Prenez-en un de ces deux chemins, 691 Et cédez-m'en l'autre sans conditions; 692 Prenez celui que vous préférez. 693 --Par ma foi, fait messire Gauvain, 694 Bien dangereux et pénibles 695 Sont à égalité les deux passages; 696 Un choix correct et sage ne m'est pas possible, 697 J'ignore lequel il me profitera le plus de prendre; 698 Mais il n'est pas juste que je demeure indécis 699 Quand vous m'avez proposé de choisir: 700 Je me consacre au Pont dans l'Eau. 701 --Il est donc juste que j'aille du côté 702 Du Pont de l'Épée, sans discussion, 703 Fait l'autre, et j'y consens volontiers. 704 Alors les trois prennent congé les uns des autres. 705 Et ils se sont recommandés mutuellement 706 Et de très bon coeur à Dieu. 707 Lorsqu'elle les voit s'en aller, 708 La demoiselle leur dit: Chacun de vous doit 709 M'octroyer une récompense selon mon goût, 710 Dès l'instant que je voudrai la prendre; 711 Attention! ne l'oubliez point! 712 --Non, douce amie, nous ne l'oublierons pas, 713 Font-ils tous les deux. 714 Chacun s'en va sur le chemin de son choix; 715 Et celui de la charrette reste plongé dans ses pensées 716 Tout comme une personne privée de force et de défense 717 Contre Amour qui le maintient sous sa juridiction; 718 Sa méditation est d'une intensité telle 719 Qu'il perd le sens de lui-même; 720 Il ne sait pas s'il existe ou s'il n'existe pas, 721 Il ne se rappelle pas son nom, 722 Il ne sait pas s'il est armé ou non, 723 Il ne sait pas où il va, ni d'où il vient; 724 Il ne se souvient de rien, 725 Hormis d'une seule chose, et, à cause d'elle, 726 Il a mis les autres choses en oubli; 727 Il pense tant à cette seule chose 728 Qu'il n'entend, ne voit ni ne comprend rien. 729 Et son cheval l'emporte à vive allure, 730 En n'empruntant jamais de faux chemin, 731 Mais toujours le meilleur et le plus direct; 732 Il s'empresse si habilement que par aventure, 733 Il l'a conduit dans une lande. 734 Dans cette lande, il y avait un gué 735 Sur l'autre rive duquel se trouvait, tout armé, 736 Un chevalier qui en assurait la garde; 737 Et celui-ci avait avec lui une demoiselle 738 Venue sur un palefroi. 739 Déjà l'heure de none avait sonné, 740 Pourtant, sans bouger et sans se lasser, 741 Le Chevalier reste enfermé dans sa méditation. 742 Le cheval voit la belle eau claire 743 Du gué--il avait très soif; 744 Il court à l'eau dès qu'il la voit. 745 Et celui qui fut sur l'autre bord 746 S'écrie: Chevalier, je garde 747 Le gué, et je vous en défends la traversée. 748 Ce dernier ne l'entend ni ne l'écouta, 749 Car son penser ne le lui permit pas; 750 Toutefois, avec ardeur, 751 Le cheval s'élança à toute vitesse vers l'eau. 752 L'autre lui crie de le détourner 753 Du gué, que ce sera prudent de sa part, 754 Car par là on ne trouve point de passage. 755 Et il jure sur le coeur qui bat dans sa poitrine 756 Qu'il le transpercera de sa lance s'il y met le pied. 757 Mais le Chevalier ne l'écoute point, 758 Et, pour la troisième fois, l'autre lui crie: 759 Chevalier, n'entrez point dans le gué 760 Contre mon interdiction et contre ma volonté, 761 Que par mon chef je vous transpercerai de ma lance 762 Aussitôt que je vous verrai entrer dans le gué. 763 Il pense toujours si fort qu'il ne l'entend pas, 764 Et soudain, le cheval 765 Saute dans l'eau, abandonnant le champ, 766 Et, en s'y adonnant à coeur joie, il commence à boire. 767 Et l'autre lui dit qu'il aura à le regretter: 768 Désormais aucun bouclier ne le protégera, 769 Ni le haubert qu'il a au dos. 770 Lors il met son cheval au galop 771 Et, le poussant au galop le plus fort, 772 Il frappe au point de l'abattre, 773 Tout plat au milieu du gué, 774 Celui à qui il l'avait défendu, 775 Si bien que, d'un seul mouvement, s'envolèrent 776 Sa lance et le bouclier qu'il avait au cou. 777 Quand ce dernier se sent tout trempé, il sursaute; 778 Tout effaré, il saute debout, 779 Exactement comme quelqu'un qui se réveille, 780 Et il entend, voit et, étonné, se demande 781 Qui pourrait bien être celui qui l'a frappé. 782 C'est alors qu'il a vu le chevalier; 783 Et il lui cria: Vassal, pourquoi 784 M'avez-vous frappé, dites-le-moi, 785 Alors que je ne vous savais pas devant moi, 786 Et que je ne vous avais fait rien de mal? 787 --Par ma foi, si, fait l'autre, vous l'aviez bien fait; 788 Ne m'aviez-vous donc pas pris pour quelqu'un de méprisable 789 Lorsque je vous interdis la traversée du gué 790 À trois reprises, et vous l'annonçai 791 À grands cris, au plus fort que je pus? 792 Vous m'entendîtes vous défier 793 Au moins, fait-il, deux fois ou trois, 794 Et pourtant vous y entrâtes contre mon gré; 795 Je vous dis bien que je vous frapperais 796 Aussitôt que je vous verrais dans l'eau. 797 Le Chevalier répond alors: 798 Maudit soit celui qui jamais vous entendit 799 Ou qui vous vit jamais, et que je le sois moi-même! 800 Il se peut bien que vous m'interdîtes le gué, 801 Mais j'étais plongé dans mes pensées; 802 Vous sauriez bien à quel point vous fîtes mal 803 Si seulement par le frein, d'une main, 804 Je pouvais vous tenir. 805 Et l'autre répond: Que se passerait-il donc? 806 Tu pourras me tenir tout de suite 807 Par le frein si tu oses m'y prendre. 808 Je n'accorde pas la valeur d'une bonne poignée de cendre 809 À ta menace ou à ton orgueil. 810 Et il répond: Je ne cherche pas mieux: 811 Quoi qu'il en advienne, 812 Je voudrais déjà te tenir là où j'ai dit. 813 Le chevalier s'avance alors 814 Jusqu'au milieu du gué, et l'autre le saisit 815 Par la rêne de la main gauche, 816 Et de la main droite par la cuisse; 817 Il le tient, le tire et le serre 818 Tellement fort que l'autre se plaint 819 Qu'il lui semble effectivement 820 Qu'on lui arrache du corps la cuisse; 821 Et il le supplie de le laisser, 822 En disant: Chevalier, s'il te plaît 823 Que nous nous combattions d'égal à égal, 824 Prends ton bouclier et ton cheval 825 Et ta lance, et joute avec moi. 826 L'autre répond: Je ne le ferai point, par ma foi, 827 Car je pense que tu t'enfuiras 828 Aussitôt que je t'aurai relâché. 829 Quand il l'entendit, il en éprouva une grande honte, 830 Et il lui dit de nouveau: Chevalier, monte 831 Sur ton cheval sans inquiétude, 832 Et je te garantis fidèlement 833 Que je ne me sauverai ni ne m'enfuirai. 834 Tu m'as dit une chose honteuse, cela me contrarie. 835 Et celui-là lui répond une fois de plus: 836 Donne-moi d'abord l'assurance de ta bonne foi: 837 Je veux que tu me jures 838 Que tu ne t'enfuiras ni ne te sauveras, 839 Et que tu ne me toucheras pas 840 Ni que tu ne t'approcheras de moi 841 Avant de me voir à cheval; 842 J'aurai à ton égard fait preuve de grande bonté, 843 Vu que je te tiens en mon pouvoir, si je te relâche. 844 L'autre le lui jura, car il ne peut plus rien faire d'autre; 845 Et lorsqu'il reçut la garantie nécessaire, 846 Il prend son bouclier et sa lance 847 Qui flottaient au milieu du gué 848 En aval, au fil de l'eau, 849 Et se trouvaient déjà bien loin; 850 Puis il revient chercher son cheval. 851 Quant il l'eut pris et fut remonté en selle, 852 Il saisit le bouclier par les sangles 853 Et fixe la lance sur la matelassure de l'arçon, 854 Puis tous deux galopent l'un vers l'autre 855 Au plus fort qu'ils peuvent faire courir leurs chevaux. 856 Et celui qui dut défendre le gué 857 Attaque le premier son adversaire 858 Et le frappe si fort 859 Que sa lance d'un coup se met en pièces. 860 Et l'autre l'assène avec une telle violence qu'il l'envoie 861 Tout plat au fond du gué 862 Si bien que l'eau se referme sur lui. 863 Ensuite il recule et descend de cheval, 864 Car il se jugeait fort capable 865 De confronter et de chasser devant lui cent hommes de cette espèce. 866 Du fourreau il tire son épée d'acier, 867 Et l'autre, en bondissant sur ses pieds, tire la sienne 868 Qui resplendissait, qui était bonne; 869 Et ils s'en viennent au corps à corps; 870 Les écus qui reluisent d'or, 871 Ils les tendent devant eux, et ils s'en couvrent; 872 Ils font si bien travailler leurs épées 873 Que celles-ci ne s'arrêtent ni ne reposent jamais; 874 Ils osent se donner des coups terribles, 875 Au point même que la bataille, en durant aussi longtemps, 876 Fait naître un sentiment de honte très grande dans le coeur 877 Du Chevalier de la Charrette, 878 Et il dit qu'il risque de rembourser bien mal 879 La dette contractée lorsqu'il s'est engagé sur ce chemin, 880 Vu qu'il a mis si longtemps 881 Pour venir à bout d'un seul chevalier. 882 S'il eût trouvé encore hier, en quelque vallon, 883 Une centaine d'hommes pareils, il ne croit ni ne pense 884 Qu'ils eussent pu se défendre contre lui, 885 Et il se sent bien triste et irrité 886 En voyant sa valeur tellement diminuée 887 Qu'il perd ses coups et gaspille sa journée. 888 Alors, il fonce sur l'autre et le presse 889 Si fort que celui-ci lui abandonne la partie et s'enfuit; 890 Gué--chose qui le contrarie beaucoup-- 891 Et passage, il les lui octroie. 892 Et ce dernier le pourchasse sans se désister 893 Jusqu'à ce qu'il tombe sur ses mains; 894 Alors, celui de la charrette le rattrape 895 Et jure par toutes les choses visibles 896 Qu'il avait très mal agi en le faisant tomber dans le gué, 897 Et en coupant court de la sorte à sa méditation. 898 La demoiselle qu'avec lui 899 Le chevalier avait amenée 900 Entend et écoute ces menaces; 901 Elle a très peur, et elle le supplie, 902 Par égard pour elle, de le libérer, de ne pas le tuer; 903 Et il dit que sans faute il le tuera, 904 Que, pour elle, il ne lui est pas possible d'avoir pitié 905 De quelqu'un qui lui a fait subir un affront aussi honteux. 906 Il avance donc jusqu'à lui, l'épée toute prête; 907 Et, épouvanté, l'autre dit: 908 Pour Dieu et pour moi, accordez-lui 909 La grâce qu'elle implore et que je vous demande moi aussi. 910 Et il répond: Que Dieu en soit témoin, 911 Jamais nul ne se comporta à mon égard si méchamment 912 Que, s'il invoquait Dieu en me demandant grâce, 913 Pour Dieu, et comme il est juste, 914 Je refusasse de la lui accorder une seule et unique fois. 915 J'aurais donc pitié aussi de toi, 916 Car je ne dois pas te la dénier, 917 Puisque tu me l'as demandée; 918 Mais c'est à la condition que tu t'engages, 919 Là où je voudrai, à te constituer 920 Prisonnier, quand je t'en donnerai l'ordre. 921 L'autre donna sa parole, son chagrin reste bien fort. 922 De nouveau la demoiselle 923 Dit: Chevalier noble et généreux, 924 Puisqu'il t'a demandé grâce 925 Et tu la lui as octroyée, 926 Si jamais prisonnier tu délivres, 927 Délivre-moi ce prisonnier-ci; 928 Laisse-le-moi franc de toute servitude de prison, 929 Et je te promets, en temps opportun, 930 Une récompense toute faite pour te plaire 931 Que je t'offrirai, dans la mesure de mes moyens. 932 Alors il la reconnut 933 Par les paroles qu'elle avait dites; 934 Et il lui remet, libéré, le prisonnier, 935 Et elle en éprouve honte et détresse, 936 Car elle pensa qu'il l'avait reconnue-- 937 Chose qu'elle ne souhaitait point. 938 Et il les quitte sur-le-champ, 939 Et tous deux, ils le recommandent 940 À Dieu en lui demandant congé. 941 Il le leur donne, puis il s'en va 942 Jusqu'à l'heure des vêpres quand il rencontra 943 Une demoiselle qui venait vers lui, 944 Très belle et très charmante, 945 Fort élégante et bien mise. 946 La demoiselle le salue 947 Comme une personne bien rangée et bien élevée, 948 Et il répond: Que Dieu vous donne, 949 Demoiselle, santé et bonheur! 950 Puis elle lui dit: Sire, ma demeure, 951 Près d'ici, est apprêtée pour vous recevoir, 952 Si vous voulez bien en profiter; 953 Mais vous y hébergerez à condition 954 Seulement que vous vous couchiez avec moi; 955 Je vous l'offre et présente sous cette réserve. 956 Nombreux sont ceux qui, pour ce cadeau-là, 957 Lui eussent rendu cinq cents mercis, 958 Mais lui s'en affligea, 959 Et a vite fait de lui répondre: 960 Demoiselle, de votre hospitalité 961 Je vous remercie, car elle m'est précieuse, 962 Mais, s'il vous plaisait, quant au coucher, 963 Je m'en passerais fort bien. 964 --Dans ce cas, je ne ferai rien pour vous, 965 Fait la demoiselle, par mes yeux. 966 Et lui, voyant qu'il ne saurait obtenir mieux, 967 Lui octroie tout ce qu'elle veut; 968 De cet octroi il a le coeur désolé, 969 Mais alors qu'à présent cela le blesse seulement, 970 Au moment du coucher il éprouvera une accablante détresse; 971 Tourment et peine attendront 972 La demoiselle qui l'emmène: 973 Peut-être l'aime-t-elle tant 974 Qu'elle ne voudra point lui rendre sa liberté. 975 Vu qu'il lui eut accordé 976 Son plaisir et sa volonté, 977 Elle le conduit dans une enceinte fortifiée 978 Dont la beauté n'avait de rivale d'ici en Thessalie, 979 Car elle était complètement entourée 980 De murs élevés et d'eau bien profonde; 981 À l'intérieur, il n'y avait aucun homme 982 Hormis celui qu'elle y conduisait. 983 Elle y avait fait faire pour s'y loger 984 Bon nombre de belles chambres 985 Et une vaste et riche salle. 986 En chevauchant le long d'une rivière, 987 Ils parviennent à cette demeure, 988 Et afin de leur livrer passage, on avait 989 Abaissé un pont-levis: 990 Ayant franchi le pont, ils sont entrés à l'intérieur. 991 Ils ont bien trouvé la salle ouverte, 992 Sa toiture de tuiles couverte: 993 Par la porte qu'ils ont trouvée ouverte 994 Ils y pénètrent, et voient 995 Une table couverte d'une nappe longue et large; 996 Et l'on y avait apporté 997 Les mets, et disposé les chandelles 998 Toutes allumées dans leurs chandeliers, 999 Et des hanaps en argent doré, 1000 Et deux pots, l'un rempli de vin de mûre 1001 Et l'autre d'un vin blanc bien généreux. 1002 Tout près de la table, au bout d'un banc, 1003 Ils trouvèrent deux bassins tout pleins 1004 D'eau chaude pour se laver les mains; 1005 Et de l'autre côté ils ont trouvé 1006 Une belle et blanche serviette, 1007 De tissu de qualité, pour s'essuyer les mains. 1008 Là ils n'aperçurent 1009 Ni valet, ni serveur, ni écuyer. 1010 Le Chevalier ôte son écu 1011 De son cou et le pend 1012 À un croc; il prend sa lance 1013 Et la place en haut d'un porte-lance. 1014 Il saute vite de son cheval 1015 Et la demoiselle du sien. 1016 Le Chevalier fut fort content 1017 Qu'elle ne voulût pas attendre 1018 Qu'il l'aidât à descendre. 1019 Sitôt descendue, 1020 Sans attendre ni demeurer, 1021 Elle court à une chambre; 1022 Un manteau court d'écarlate 1023 Elle en apporte afin d'en vêtir le Chevalier. 1024 La salle n'était point obscure, 1025 Pourtant déjà les étoiles luisaient, 1026 Mais il y avait là, allumées, 1027 Tant de grosses chandelles torses 1028 Que la clarté était grande. 1029 Quand elle eut attaché à son cou 1030 Le manteau, elle lui dit: Ami, 1031 Voici l'eau et la serviette: 1032 Personne ne vous l'offre et présente, 1033 Car ici vous ne voyez que moi. 1034 Lavez vos mains et asseyez-vous 1035 Dès qu'il vous plaira: 1036 Comme vous pouvez le voir, 1037 L'heure du repas est venue. 1038 Le Chevalier lave ses mains et va s'asseoir 1039 Fort volontiers, 1040 Et la demoiselle s'assied près de lui. 1041 Ils mangent et boivent tous deux, 1042 Tant que leur repas fut terminé. 1043 Quant ils se furent levés de table, 1044 La demoiselle dit au Chevalier: 1045 Messire, allez là-dehors passer le temps, 1046 Mais que cela ne vous ennuie, 1047 Car vous n'avez qu'à attendre 1048 Le moment que vous penserez 1049 Que je pourrai être couchée. 1050 Que rien donc ne vous déplaise d'ici là, 1051 Car le moment voulu vous me rejoindrez 1052 Afin de tenir votre promesse. 1053 Et celui-ci lui répond: Je la tiendrai 1054 Et retournerai, 1055 Lorsque je croirai le moment venu. 1056 Il sort alors et reste dehors 1057 Longtemps dans la cour, 1058 Tant qu'il se sent obligé de rentrer; 1059 Soucieux de tenir sa promesse 1060 Il retourne dans la salle, 1061 Mais celle qui se dit son amie 1062 Ne s'y trouve point. 1063 Quand il ne la voit pas, 1064 Il dit: Où qu'elle soit, 1065 Je vais la chercher et la retrouver. 1066 Sans tarder davantage, le Chevalier, 1067 Lié par sa promesse, cherche la demoiselle. 1068 Il pénètre dans une chambre d'où il entend 1069 Une jeune femme qui poussait des cris déchirants, 1070 Et c'était celle même 1071 Avec qui il avait promis de coucher. 1072 Voyant ouverte la porte 1073 D'une chambre voisine, il s'en approche 1074 Et aperçoit dans l'autre pièce 1075 La demoiselle. Un chevalier l'avait renversée 1076 À travers un lit, 1077 La robe retroussée très haut. 1078 Croyant fermement 1079 Que son hôte viendrait à son secours, 1080 Elle criait bien fort: Aide-moi, aide-moi, 1081 Chevalier, toi qui es mon invité! 1082 Si tu ne me débarrasses de cet individu, 1083 Je ne trouverai personne pour le faire; 1084 Si tu ne me secours au plus tôt, 1085 Il va me violer devant tes yeux. 1086 Tu dois te coucher avec moi, 1087 Selon ta promesse; 1088 Va-t-il donc faire sa volonté 1089 De moi, en ta présence? 1090 Noble Chevalier, agis donc, 1091 Secours-moi à l'instant! 1092 Lui, il voit que le truand 1093 Maintenait la demoiselle 1094 Retroussée jusqu'au nombril. 1095 Il est indigné d'être témoin 1096 De ce contact de chair contre chair, 1097 Mais il n'en éprouve nulle jalousie 1098 Ni l'émotion d'un mari trompé. 1099 Mais deux chevaliers armés 1100 Gardaient la porte, 1101 L'épée à la main. 1102 Derrière eux se dressaient quatre sergents, 1103 Dont chacun tenait une hache 1104 Capable de trancher en deux 1105 Une vache à travers l'échine 1106 Aussi aisément que la racine 1107 D'un genévrier ou d'un genêt. 1108 Le Chevalier s'arrête devant la porte 1109 Et se dit: Dieu! que pourrai-je faire? 1110 Je suis parti à la recherche de la reine Guenièvre, 1111 Une affaire d'une extrême importance. 1112 Ce n'est pas le moment d'avoir peur, 1113 Quand pour elle j'ai entrepris une telle quête. 1114 Si Lâcheté me prête son coeur 1115 Et je me laisse dominer par elle, 1116 Je n'atteindrai jamais mon but. 1117 Je suis honni si je m'arrête; 1118 Mais quand je parle de ne pas avancer, 1119 Je suis plein de mépris pour moi-même. 1120 Une grande tristesse m'envahit, 1121 Et j'éprouve honte et souffrance, 1122 Au point que je voudrais mourir 1123 Quand je me suis tant attardé. 1124 Que Dieu jamais ne me pardonne, 1125 Si l'orgueil me fait parler 1126 Quand je dis préférer périr 1127 Honorablement à vivre honteusement. 1128 Si j'avais la voie libre, 1129 Et que ces six adversaires me permissent 1130 De passer sans résistance, 1131 Où serait mon mérite! 1132 Dans ce cas, l'homme le plus lâche du monde 1133 Entrerait par la porte, j'en suis certain; 1134 Et j'entends cette malheureuse 1135 Qui réclame sans arrêt mon aide 1136 Et me rappelle ma promesse 1137 Et me fait honte par ses reproches. 1138 Il s'approche alors de la porte, 1139 Avance à l'intérieur sa tête, 1140 Et levant les yeux vers le plafond, 1141 Il aperçoit deux épées qui descendent sur lui. 1142 Il retire vivement sa tête, 1143 Et les deux chevaliers ne purent retenir leurs coups. 1144 Ils ont abattu les épées 1145 Si violemment contre le sol 1146 Qu'elles éclatèrent en morceaux. 1147 Quand le Chevalier voit qu'elles sont brisées, 1148 Il attache moins d'importance aux haches, 1149 Qui lui semblent bien moins redoutables. 1150 Il se lance parmi les sergents, 1151 En en frappant l'un du coude et un autre de même. 1152 Les deux plus proches de lui, 1153 Il les heurte des coudes et des bras, 1154 Si bien qu'il les projette contre terre; 1155 Le troisième ne l'atteint pas, 1156 Mais le quatrième 1157 Lui tranche son manteau, 1158 Déchire sa chemise et sa chair, 1159 Le blesse à l'épaule, 1160 Assez pour que le sang coule. 1161 Mais il ne ralentit pas ses efforts, 1162 Et ne se plaint pas de sa blessure. 1163 Au contraire, il allonge ses pas, 1164 Et attrape par les tempes 1165 Celui qui malmenait son hôtesse. 1166 Il entend s'acquitter de sa promesse 1167 Avant de s'en aller. 1168 Qu'il le veuille ou non, il redresse l'agresseur; 1169 Et le sergent qui avait manqué son coup 1170 Revient à la charge au plus tôt 1171 Et lève sa hache de nouveau: 1172 Il pense lui fendre la tête 1173 De son arme jusqu'aux dents. 1174 Celui qui bien savait se défendre 1175 Se sert du chevalier agresseur comme d'un bouclier, 1176 Et le sergent le frappe de sa hache 1177 Là où l'épaule rejoint le cou, 1178 Les séparant l'un de l'autre, 1179 Et le Chevalier lui arrache 1180 La hache des mains, 1181 Mais relâche le blessé, 1182 Car il lui fallait se défendre 1183 Contre les deux chevaliers de la porte 1184 Et trois porteurs de hache: 1185 Tous les cinq l'attaquent férocement. 1186 Lui saute d'un bond 1187 Entre le lit et la paroi 1188 Et s'écrie: Allez-y, attaquez-moi! 1189 Vous seriez trente et plus, 1190 Dès que je suis ainsi protégé, 1191 Vous ne manquerez pas de qui vous combatte, 1192 Ne croyez pas me lasser. 1193 Et la demoiselle, qui le regarde faire, 1194 Annonce: Par mes yeux! ne craignez plus rien, 1195 En ma compagnie. 1196 Sur-le-champ elle renvoie 1197 Chevaliers et sergents. 1198 Eux s'en vont de là 1199 Sans s'arrêter et sans dire mot. 1200 Et la demoiselle reprend: 1201 Messire, vous m'avez bien défendue 1202 Contre les gens de ma maison. 1203 Venez-vous-en maintenant, je vous emmène. 1204 Ils s'en vont dans la salle, se tenant par la main. 1205 Mais cela ne plaisait guère au Chevalier, 1206 Qui se serait fort bien passé d'elle. 1207 Un lit était dressé dans la salle, 1208 Dont les draps étaient bien propres, 1209 Blancs, amples et doux au toucher. 1210 Le matelas n'était ni bourré de paille hachée, 1211 Ni d'un contact rugueux. 1212 Comme couverture on avait étendu sur la couche 1213 Deux étoffes de soie à ramages. 1214 La demoiselle se couche, 1215 Mais sans retirer sa chemise. 1216 Le Chevalier comme au ralenti 1217 Se déchausse et met ses jambes à nu. 1218 Il transpire abondamment. 1219 Cependant, la parole donnée 1220 L'emporte sur son anxiété. 1221 Est-ce donc force majeure? Tout comme. 1222 Il se trouve forcé 1223 De se mettre au lit avec la demoiselle. 1224 Parole donnée l'y pousse et convie. 1225 Il se couche lentement, 1226 Mais il ne retire pas sa chemise, 1227 Pas plus qu'elle n'avait fait. 1228 Il prend bien soin de ne pas la toucher, 1229 Mais il s'écarte d'elle et, couché sur le dos, 1230 Il garde le silence à l'instar 1231 D'un frère convers à qui la parole est défendue, 1232 Lorsqu'il est allongé sur son grabat; 1233 Il ne tourne pas davantage ses regards 1234 Vers elle ou ailleurs. 1235 Il se trouve incapable de lui faire bon visage. 1236 Pourquoi donc? Parce que son coeur s'y refuse, 1237 Bien qu'elle fût belle et charmante. 1238 Ce qui enchante tout un chacun, 1239 Il ne le désire aucunement. 1240 De coeur le Chevalier n'en a qu'un, 1241 Et même celui-là ne lui appartient plus 1242 Mais il l'a confié à autrui, 1243 De sorte qu'il n'en dispose plus. 1244 Amour, qui gouverne tous les coeurs, 1245 Immobilise le sien en un seul lieu. 1246 Tous les coeurs? Non, seulement ceux qu'Amour estime. 1247 Et celui que cette déesse daigne régenter 1248 S'en doit estimer davantage. 1249 Amour prisait le coeur du Chevalier 1250 Au-dessus de tous les autres 1251 Et lui donnait une telle fermeté de propos 1252 Que je me refuse à le blâmer 1253 S'il évite de faire ce qu'elle lui défend 1254 Et se dirige dans la direction qu'elle désire. 1255 La demoiselle voit bien et comprend 1256 Que le Chevalier hait sa compagnie 1257 Et s'en passerait volontiers, 1258 Et qu'il ne va rien lui demander, 1259 Puisqu'il ne cherche pas à mettre la main sur elle. 1260 Elle lui dit alors: Messire, 1261 Ne vous fâchez pas si je vous quitte. 1262 J'irai me coucher dans ma chambre, 1263 Ce qui vous mettra à l'aise. 1264 Je ne crois pas que ma compagnie 1265 Et ma conversation vous plaisent. 1266 Ne m'accusez pas d'impolitesse 1267 Si je vous parle franchement. 1268 Reposez-vous bien le reste de cette nuit, 1269 Car vous m'avez si bien tenu parole 1270 Que je ne puis rien 1271 Vous réclamer de plus. 1272 Que Dieu vous ait en sa garde! 1273 Je vous quitte. Alors elle se lève; 1274 Le Chevalier ne ressent aucune tristesse, 1275 Mais la laisse partir très volontiers, 1276 Comme quelqu'un qui est entièrement attaché 1277 À une autre qu'elle. Bien s'en aperçoit 1278 La demoiselle et bien le constate; 1279 Elle pénètre dans sa chambre 1280 Et se couche toute nue, 1281 Tout en se disant: 1282 Depuis le moment où j'ai eu affaire 1283 À des chevaliers, je n'en connus aucun 1284 Digne de mon estime, à part celui-ci, 1285 Le tiers d'un denier angevin. 1286 En effet, je crois deviner 1287 Qu'il se propose un but plus difficile 1288 Et plus périlleux 1289 Qu'aucun autre chevalier n'ait osé envisager, 1290 Et Dieu permette qu'il en vienne à bout! 1291 Alors elle ferma les yeux et dormit 1292 Jusqu'au lever du jour. 1293 Dès l'aurore 1294 La demoiselle s'éveille et se lève. 1295 Le Chevalier, lui aussi, ouvre les yeux, 1296 S'occupe de sa toilette 1297 Et s'arme sans attendre l'aide d'un écuyer. 1298 Son hôtesse le rejoint 1299 Et voit qu'il est déjà équipé. 1300 Je vous souhaite le bonjour, 1301 Fait-elle, quand elle l'aborde. 1302 Demoiselle, je vous le souhaite également, 1303 Répond le Chevalier de son côté. 1304 Il déclare qu'il est bien temps 1305 Que l'on sorte son cheval de l'écurie. 1306 La demoiselle le lui fait amener 1307 Et dit: Messire, je m'en irais 1308 Avec vous un bon bout de chemin, 1309 Si vous osiez m'emmener 1310 Et m'escorter 1311 Selon les us et coutumes 1312 Qui furent établis bien avant nous 1313 Au royaume de Logres. 1314 (Les coutumes et franchises 1315 Portaient en ce temps-là 1316 Que demoiselle ou jeune fille 1317 Trouvée sans compagnon par un chevalier, 1318 Devait être respectée par lui, 1319 S'il tenait à conserver sa réputation; 1320 Autrement, il eût mieux fait de se trancher la gorge, 1321 Car s'il lui faisait violence, 1322 Pour toujours il serait banni de toute cour. 1323 Mais si la demoiselle était accompagnée, un chevalier 1324 Autre que son compagnon, si l'envie l'en prenait, 1325 Pouvait la lui disputer: 1326 Si à main armée il l'avait conquise, 1327 Il pouvait en faire sa volonté 1328 Sans encourir blâme ni déshonneur.) 1329 Voilà pourquoi la demoiselle dit 1330 Que, si le Chevalier osait et qu'il voulût 1331 L'escorter, selon cette coutume, 1332 De sorte que nul ne pût lui nuire, 1333 Elle s'en irait avec lui. 1334 Il répondit: Nul ne vous fera 1335 De mal, je vous assure, 1336 Avant de me malmener, moi. 1337 --Alors, fait-elle, je pars avec vous. 1338 Elle fait seller son palefroi: 1339 On obéit sans délai à son ordre; 1340 Le palefroi fut sorti pour elle, 1341 On sortit également le cheval du Chevalier. 1342 Sans l'aide d'un écuyer, ils montent tous deux 1343 Et s'en vont à vive allure. 1344 Elle s'adresse à lui, mais il n'a cure 1345 De tout ce qu'elle veut lui dire. 1346 Il ne l'écoute pas: 1347 Penser lui plaît, parler l'ennuie. 1348 Amour bien souvent lui rouvre 1349 La plaie que cette déesse lui a infligée. 1350 Il n'applique aucun emplâtre sur sa blessure 1351 Dans le but de la guérir, 1352 Car le Chevalier ne désire ni ne veut 1353 Recourir à remède ni à médecin, 1354 À moins que sa plaie n'empire; 1355 Mais il y a une dame qu'il consulterait volontiers. 1356 Les deux voyageurs chevauchèrent 1357 Sans dévier de leur route, 1358 Et arrivèrent enfin non loin d'une fontaine. 1359 La fontaine jaillissait au milieu d'un pré, 1360 Un bloc de pierre se trouvait tout près. 1361 Sur celui-ci je ne sais qui 1362 Avait oublié 1363 Un peigne en ivoire doré. 1364 Depuis le temps d'Ysoré, 1365 Nul, sage ni fou, n'en vit de si beau. 1366 Celle qui s'était peignée avec 1367 Avait laissé aux dents du peigne 1368 Bien une demi-poignée de ses cheveux. 1369 Quand la demoiselle aperçoit 1370 La fontaine et voit le bloc de pierre, 1371 Elle ne tient pas à ce que le Chevalier les voie, 1372 Et prend un autre chemin. 1373 Celui qui se délecte et repaît 1374 De pensers qui lui plaisent 1375 Ne remarque pas immédiatement 1376 Que la demoiselle le fait sortir de sa route; 1377 Mais dès qu'il s'en aperçoit, 1378 Il craint d'être victime de quelque ruse de sa part, 1379 Car il croit qu'elle s'écarte 1380 Et sort du bon chemin 1381 Pour éviter quelque péril. 1382 Holà! demoiselle, fait-il, 1383 Vous vous trompez de chemin, venez par ici! 1384 Je ne pense pas qu'on prenne la bonne direction 1385 En s'écartant de ce chemin-ci. 1386 --Messire, nous avancerons mieux par là, 1387 Fait la demoiselle, j'en suis sûre. 1388 Et lui répond: Je ne suis pas sûr 1389 De ce que vous pouvez penser, demoiselle, 1390 Mais vous voyez bien 1391 Que nous sommes sur le bon chemin, le chemin battu. 1392 Du moment que je m'y suis engagé, 1393 Je ne vais pas prendre une autre direction. 1394 S'il vous plaît, venez par ici, 1395 Car je ne changerai pas de route. 1396 Alors ils continuent leur chemin 1397 Jusqu'au bloc de pierre, et ils voient le peigne. 1398 Certes, autant qu'il m'en souvienne, 1399 Fait le Chevalier, jamais je ne vis 1400 De peigne aussi beau que celui que je vois ici. 1401 --Donnez-le-moi, dit-elle. 1402 --Volontiers, demoiselle, dit-il. 1403 Et alors il se penche et le ramasse. 1404 Lorsqu'il l'eut en main, très longuement 1405 Il le regarde et contemple les cheveux, 1406 Et elle commence à sourire. 1407 Quand il la voit sourire, il lui demande 1408 De lui dire pourquoi elle a souri. 1409 La demoiselle répond: N'insistez pas, 1410 Je n'ai pas l'intention pour l'instant de vous le dire. 1411 --Pourquoi pas? fait-il--Je n'y tiens pas. 1412 Et quand le Chevalier l'entend, il la conjure 1413 En homme certain 1414 Qu'un ami doit répondre aux questions d'une amie, 1415 Et une amie à celles d'un ami. 1416 S'il existe quelqu'un que vous aimez de tout coeur, 1417 Demoiselle, au nom de cette personne, 1418 Je vous requiers, conjure et prie 1419 De ne plus garder le silence. 1420 --Certes, votre requête est des plus pressantes, 1421 Fait-elle, je me résous donc à vous répondre. 1422 Je ne vous mentirai en rien. 1423 Ce peigne, si jamais je fus bien renseignée, 1424 Appartint à la reine, ça j'en suis sûre. 1425 Croyez-moi quand je vous assure 1426 Que les cheveux que vous voyez 1427 Si beaux, si blonds, si étincelants, 1428 Qui restent accrochés aux dents du peigne, 1429 Viennent de la chevelure de la reine: 1430 Ils ne poussèrent dans nul autre pré. 1431 Et le Chevalier dit: Certes, 1432 Il y a bien des reines et bien des rois; 1433 Mais de quelle reine voulez-vous parler? 1434 Et la demoiselle lui dit: Messire, 1435 Il s'agit de la femme du roi Artur. 1436 Quand son interlocuteur l'entendit, 1437 Il fut pris de faiblesse 1438 Et dut s'appuyer 1439 Sur l'arçon de sa selle. 1440 Et lorsque la demoiselle le vit, 1441 Elle fut remplie d'étonnement, 1442 Et pensa qu'il allait tomber de cheval. 1443 Si elle eut peur, ne l'en blâmez pas, 1444 Car elle crut qu'il perdait connaissance. 1445 Et quand tout est dit, 1446 Il s'en fallait de bien peu qu'il ne s'évanouît, 1447 Car il ressentait au coeur une douleur 1448 Si grande que parole et couleur 1449 Il a perdues pendant un bon moment. 1450 La demoiselle saute à bas de sa monture 1451 Et court tant qu'elle peut 1452 Pour lui porter secours, 1453 Car elle ne tenait pour rien au monde 1454 À le voir tomber à terre. 1455 Quand le Chevalier la vit venir, il eut honte 1456 Et lui dit: Pour quelle raison


15/04/2007
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 237 autres membres