L'Inde et la tradition des Védas

(Extrait de l'ouvrage « Après la mort » de Léon Denis – Ed. des sciences psychologiques 1891)

 

 

L'INDE

 

Nous avons dit que la doctrine secrète se retrouvait au fond de toutes les grandes religions et dans les livres sacrés de tous les peuples. D'où vient-elle ? Quelle est sa source ? Quels hommes, les premiers, l'ont conçue, puis transcrite ? Les plus anciennes Ecritures sont celles qui resplendissent dans les cieux (les signes du Zodiaque). Ces mondes stellaires qui, à travers les nuits silencieuses, laissent tomber leurs tranquilles clartés, constituent les Ecritures éternelles et divines dont parle Dupuis. Les hommes les ont sans doute longtemps consultées avant d'écrire, mais les premiers livres dans lesquels se trouvent consignée la grand doctrine sont les Védas. C'est le moule où s'est formée la religion primitive de l'Inde, religion toute patriarcale, simple et pure comme l'existence de l'homme dépourvu de passions, vivant d'une vie sereine et forte, au contact de la nature splendide de l'Orient.

 

Vedas

Les hymnes védiques égalent en grandeur, en élévation morale, tout ce que le sentiment poétique a engendré de plus beau dans la suite des temps. Elles célèbrent Agni, le feu symbole de l'Eternel masculin ou Esprit créateur ; Sôma, la liqueur du sacrifice, symbole de l'Eternel Féminin, Ame du Monde, substance éthérée. Dans leur union parfaite, ces deux principes essentiels de l'Univers constituent l'Être suprême, Zyaus ou Dieu.

 

L'Être suprême s'immole lui-même et se divise pour produire la vie universelle. Ainsi le monde et les êtres, issus de Dieu, retournent à Dieu par une évolution constante. De là la théorie de la chute et de la réascension des âmes, que l'on retrouve en Egypte et en Grèce. Le sacrifice du feu résume tout le culte védique. Au lever du jour, le chef de famille, à la fois père et prêtre, allumait la flamme sacrée sur l'autel de terre et, avec elle, montait, joyeuse, vers le ciel bleu, la prière, l'invocation de tous à la force unique et vivante que recouvre le voile transparent de la Nature.

 

Pensant que s'accomplit le sacrifice, disent les Védas, les Asouras ou esprits supérieurs et les Pitris, âmes des ancêtres, entourent les assistants et s'associent à leurs prières. Ainsi la croyance aux Esprits remonte aux premiers âges du monde.

 

Les Védas affirmaient l'immortalité de l'âme et la réincarnation :

« Il est une partie immortelle de l'homme, c'est elle, ô Agni, qu'il faut échauffer de tes rayons, enflammer de tes feux. – D'où est née l'âme ? Les unes viennent vers nous et s'en retournent ; les autres s'en retournent et reviennent. »

 

Les Védas sont monthéistes ; les allégories qu'on y rencontre à chaque page dissimulent à peine l'image de la grande cause première, dont le nom, entouré d'un saint respect, ne pouvait être prononcé sous peine de mort. Quant aux divinités  secondaires ou dévas, elles personnifiaient les auxiliaires  inférieurs de l'Être divin, les forces de la nature et les qualités morales.

 

De l'enseignement des Védas découlaient toute l'organisation de la société primitive, le respect de la femme, le culte des ancêtres, le pouvoir électif et patriarcal. Les hommes vivaient heureux et libres, dans la paix.


Dès l'époque védique, dans la vaste solitude des bois, au bord des fleuves et des lacs, des anachorètes ou rishis passaient leurs jours dans la retraite. Interprètes de la science occulte, de la doctrine secrète des Védas, ils possédaient déjà ces mystérieux pouvoirs, transmis de siècle en siècle, et dont jouissent encore les fakirs et les yoguis. De cette confrérie de solitaires est sortie la pensée créatrice, l'impulsion première qui a fait du Brahmanisme la plus colossale des théocraties.

 

Krishna, élevé par les ascètes au sein des forêts de cèdres que couronnent les dômes neigeux de l'Himalaya, fut l'inspirateur des croyances indoues. Cette grande figure apparaît dans l'histoire comme celle du premier des réformateurs religieux, des missionnaires divins. Il renouvela les doctrines védiques, en les appuyant sur l'idée de la Trinité, sur celle de l'âme immortelle et de ses renaissances successives. Après avoir scellé son œuvre de son sang, il quitta la terre, laissant à l'Inde cette conception de l'univers et de la vie, cet idéal supérieur dont elle a vécu pendant des milliers d'années.

 

Sous des noms divers, cette doctrine s'est répandue sur le monde avec toutes les migrations d'hommes dont la région de l'Inde a été la source. Cette terre sacrée n'est pas seulement la mère des peuples et des civilisations ; elle est aussi le foyer des plus grandes inspirations religieuses. Krishna, entouré d'un groupe de disciples, allait de ville en ville répandre son enseignement :

 

« Le corps disait-il (Baghavadgita, traduction d'Emile Burnouf, C. Shlegel et Wilkins) enveloppe l'âme, qui y fait sa demeure, est une chose finie, mais l'âme qui l'habite est invisible, impondérable et éternelle. Le sort de l'âme après la mort constitue le mystère des renaissances. Comme les profondeurs du ciel s'ouvrent aux rayons des étoiles, ainsi les profondeurs de la vie s'éclairent à la lumière de cette vérité. Quand le corps est dissous, lorsque la sagesse a le dessus, l'âme s'envole dans les régions de ces êtres purs qui ont la connaissance du Très-Haut. Lorsque c'est la passion qui domine, l'âme vient de nouveau habiter parmi ceux qui se sont attachés aux choses de la terre. De même, l'âme obscurcie par la matière et l'ignorance est de nouveau attirée par le corps d'êtres irraisonnables. Toute renaissance, heureuse ou malheureuse, est la conséquence des œuvres pratiquées dans les vies antérieures. C'est aux mêmes causes qu'il faut attribuer les distinctions qu'on observe parmi les hommmes ; les uns sont riches, les autres pauvres ; les uns sont malades, les autres en bonne santé ; les uns de basse condition, les autres d'un rang élevé ; les uns  heureux, les autres malheureux. Rien de tout cela n'est l'effet du hasard, mais le résultat des  vertus et des vices qui ont précédé la renaissance.

 

« Mais il est un mystère plus grand encore. Pour parvenir à la perfection, il faut conquérir la science de l’Unité, qui est au-dessus de la sagesse ; il faut conquérir la s’élever à l’Être divin qui est au-dessus de l’âme et de l’Intelligence. Cet être divin est aussi en chacun de nous : Tu portes toi-même un ami sublime que tu ne connais pas, car Dieu réside dans l’intérieur de tout homme, mais peu savent le trouver. L’homme qui fait le sacrifice de ses désirs et de ses œuvres à l’Être d’où procèdent les principes de toutes choses et par qui l’Univers a été formé, obtient par ce sacrifice la perfection, car celui qui trouve en lui-même son bonheur, sa joie, et en lui-même aussi sa lumière, est un avec Dieu. Or, sache-le, l’âme qui a trouvé Dieu est délivrée de la renaissance de la mort, de la vieillesse et de la douleur, et boit l’eau de l’immortalité. »

 

Krishna parlait de sa propre nature et de sa mission en des termes qu’il est bon de méditer, s’adressant à ses disciples :

 

« Moi et vous, disait-il, nous avons eu plusieurs naissances. Les miennes ne sont connues que de moi, mais vous ne connaissez même pas les vôtres. Quoique je ne sois plus, par ma nature, sujet à naître ou à mourir, toutes les fois que la vertu décline dans le monde et que le vice et l’injustice l’emportent, alors je me rends visible, et ainsi je me montre d’âge en âge, pour le salut du juste, le châtiment du méchant et le rétablissement de la vertu. Je vous ai révélé les grands secrets. Ne les dites qu’à ceux qui peuvent les comprendre. Vous êtes mes élus, vous voyez le but, la foule ne voit qu’un bout du chemin. » (Baghavadgita, passim).

 

Par ses paroles, la doctrine secrète était fondée. Malgré les altérations successives qu’elle aura à subir, elle restera la source de vie où, dans l’ombre et le silence, s’abreuveront tous les grands penseurs de l’antiquité. La morale de Krishna n’était pas moins pure :

 

« Les maux dont nous affligeons notre prochain nous poursuivent ainsi que notre ombre suit notre corps. Les œuvres inspirées par l’amour de nos semblables sont celles qui pèseront le plus dans la balance céleste. Si tu fréquentes les bons, tes exemples seront inutiles ; ne crains pas de vivre parmi les méchants pour les ramener au bien. – L’homme vertueux est semblable à l’arbre gigantesque dont l’ombrage bienfaisant donne aux plantes qui l’entourent la fraîcheur de la vie. »

 

Son langage s’élevait au sublime lorsqu’il parlait d’abnégation et de sacrifice : « L’honnête homme doit tomber sous les coups des méchants comme l’arbre santal qui, lorsqu’on l’abat parfume la hache qui l’a frappé. »


Lorsque les sophistes lui demandaient de leur expliquer la nature de Dieu, il répondait :

« L’infini et l’espace peuvent seuls comprendre l’infini. Dieu seul peut comprendre Dieu. »

 

Il disait encore :

 

« Rien de ce qui Est ne peut périr, car tout ce qui Est est contenu en Dieu. Aussi les sages ne pleurent ni les vivants ni les morts. Car jamais je n’ai cessé d’être, ni toi, ni aucun homme, et jamais nous ne cesserons d’être, nous tous, au-delà de la vie présente. » (Mahabarata, traduction H. Fauche)

 

Au sujet de la communication avec les Esprits :

 

« Longtemps avant qu’elles se dépouillent de leur enveloppe mortelle, les âmes qui n’ont pratiqué que le bien acquièrent la faculté de converser avec les âmes qui les ont précédées dans la vie spirituelle. » (swarga, Baghavadgita).

 

C’est ce que les brahmes affirment encore de nos jours par la doctrine de Pitris. Tels sont les principaux points de l’enseignement de Krishna, que l’on retrouve dans les livres sacrés conservés au fond des sanctuaires  du sud de l’Indoustan. Dans le principe, l’organisation sociale de l’Inde fut calquée par les brahmes sur leurs conceptions religieuses. Ils divisèrent la société en trois classes, d’après le système ternaire. Mais, peu à peu, cette organisation dégénéra en privilèges sacerdotaux et aristocratiques. L’hérédité imposa ses bornes étroites et rigides aux aspirations de tous. La femme, libre et honorée aux temps védiques, devint esclave, et, de ses fils, ne sut faire que des esclaves comme elle. La société se figea dans un moule implacable, et la décadence de l’Inde en fut la conséquence inévitable. Pétrifiée dans ses castes et ses dogmes, elle s’est endormie de ce sommeil léthargique, image de la mort, que le tumulte des invasions étrangères n’a pas même troublé ! Se réveillera-t-elle jamais ? L’avenir, seul, pourra le dire.

 

Les brahmes, après avoir établi l’ordre et organisé la société, ont perdu l’Inde par excès de compression. De même, ils ont ôté toute autorité morale à la doctrine de Krishna en l’enveloppant de formes grossières et matérielles. Si l’on considère que le côté extérieur et vulgaire du Brahmanisme, ses prescriptions puériles, son cérémonial pompeux, ses rites compliqués, les fables et les images dont il est si prodigue, on est porté à ne voir en lui qu’un amas de superstitions. Mais ce serait une faute de le juger seulement d’après ses apparences extérieures. Dans le Brahmanisme, comme dans toutes les religions antiques, il faut faire deux parts. L’une est celle du culte et de l’enseignement vulgaire, remplis de fictions qui captivent le peuple et aident à la conduite dans les voies de la servitude. A cet ordre d’idée se rattache le dogme de la métempsycose  ou renaissance des âmes coupables dans les corps d’animaux, d’insectes ou de plantes, épouvantail destiné à terroriser les faibles, système habile qu’a imité le Catholicisme dans sa conception des mythes de Satan, de l’enfer et des supplices éternels.


Autre chose est l’enseignement secret, la grande tradition ésotérique, qui fournit sur l’âme, sur ses destinées et sur la cause universelle, les spéculations les plus élevées et les plus pures. Pour les recueillir, il faut pénétrer le mystère des pagodes, fouiller les manuscrits qu’elles renferment, interroger les brahmes savants.

 

 

 

 



31/10/2006
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